Google, la cathédrale de Turing

Extrait d’un article fondateur de Dyson sur la « cathédrale » construite par Google.
Turing’s Cathedral, Georges Dyson [24 octobre 2005]

« Toute la mémoire humaine peut être, et sera probablement bientôt, accessible à chaque individu. Ce nouveau cerebrum meta-humain devra être centralisé et reproductible partout intégralement, du Pérou à la Chine, de l’Islande à l’Afrique centrale, et dans n’importe quel endroit où elle être à l’abri du danger et de la discontinuité. Elle pourra avoir à la fois la densité d’un animal évolué et la vitalité reproductive d’une amibe« .
Wells, dans son texte prophétique « World Brain », en 1938, avait prévu non seulement l’intelligence distribuée du World Wide Web, mais aussi la fusion inévitable de cette intelligence et son attraction inéluctable pour le pouvoir et la connaissance.
« Dans l’organisation universelle et la clarification de la connaissance et des idées… dans l’évocation de ce que j’ai appellé le Cerveau Mondial… dans ceci et ceci seulement, réside l’espoir d’un « récepteur compétent » [Competent Receiver] pour les affaires du monde. Nous ne voulons pas de dictateurs, nous ne voulons de partis oligarchiques ou de classes dirigeantes, nous voulons une intelligence mondiale consciente de son existence. »

Ma visite à Google ? Malgré l’ameublement fantaisiste et les jouets, j’ai eu l’impression d’entrer dans une cathédrale du XIV° siècle – mais d’y entrer au XII° siècle, en pleine construction. Chacun était occupé à tailler sa pierre, avec un architecte invisible s’affairant à tout harmoniser. L’humeur était joyeuse, avec un souci palpable. « Nous ne scannons pas ces livres pour être lu par des gens », me confie un de mes hôtes après la conférence. « Nous les scannons pour être lus par une AI ».
J’ai du lire cela quelque part, mais c’est logique. Les experts humains étudient les livres pour apprendre et pour apprendre à relier les informations. Pourquoi pas les moteurs de recherche ?

Quand je suis reparti par la route 101, je me remémorais ces mots d’Alan Turing, dans son article fondateur sur l’intelligence artificielle : « Intelligence et machine à calculer ». « En essayant de constuire ces machines, nous ne devrions pas singer Son pouvoir de créer les âmes, pas plus que nous ne nous substituons à lui pour la création des êtres. Mais, dans les deux cas, nous restons les instruments de Sa volonté, et fournissons les réceptacles des âmes qu’Il crée ».

Google est la cathédrale de Turing, dans l’attente de son ame. Comme me disait un ami particulièrement lucide. « Quand j’étais la-bas, juste avant l’entrée en bourse, je trouvais le confort presque suffocant. Des chiens courant au ralenti sur le gazon à travers les arroseurs automatiques. Des gens souriant, des jouets partout. J’ai tout de suite suspecté qu’un mal inimaginable se terrait dans les coins sombres. Si le diable débarquait sur Terre, quelle meilleure cachette ? ».

Depuis trente ans, j’essaie de déterminer les signes de l’existence d’une véritable intelligence artificielle. Nous n’aurons certainement pas de révélation explicite, qui pourrait nous inciter à débrancher la prise. Une accumulation anormale de richesses pourrait être un signe, comme la soif inextinguible d’information brute, d’espace de stockage, de cycles processeurs, ou la tentative concertée de fournir une alimentation continue et autonome d’énergie électrique. Mais le vrai signe, je pense, serait le cercle de gens souriants, contents, intellectuellement et physiquement satisfaits autour de cette intelligence artificielle. Elle n’aurait pas besoin de croyants fanatiques, ou de télécharger le contenu de cerveaux humains, ou rien de ce genre : juste un contact graduel, gentil et mutuellement profitable entre nous et quelque chose d’autre. Cette hypothèse reste non-vérifiable. La meilleure description qu’on puisse trouver vient de l’écrivain de science fiction Simon Ings :
« Quand nos machines prirent le controle, et devinrent trop compliquées et trop efficaces pour rester entre nos mains, cela arrivat si vite, si facilement et si utilement, que seul un fou ou un prophète aurait osé se plaindre ».


A lire aussi :
TURING’S CATHEDRAL, PART II: THE UNIVERSAL LIBRARY
The number of books in the Universal Library lies somewhere between a googol (10^100) and a googolplex (10^googol), numbers which were named, by 8-year-old Milton Sirotta and his uncle Edward Kasner, in 1938. In Lasswitz’s tale, Wallhausen went on to demonstrate that there would not be enough room in the visible universe to contain all possible printed books.

2 pensées sur “Google, la cathédrale de Turing”

  1. « Gare à une intelligence artificielle qui serait né de l’homme !
    Car il est certain qu’elle aura mauvais caractère.
    Et son créateur, libérateur, à chacun sa foi, s’en mordra les doigts jusqu’au sang. »

    le Grim

    ps: Article très interessant.

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