La neutralité du réseau, pour quoi faire ?

Une traduction de l’article de Tim Wu, sur Slate : Why You Should Care About Network Neutrality

L’internet de demain en dépend !

L’internet est un réseau méritocratique par nature. Si M. Dupont préfère www.lci.fr à www.lemonde.fr, c’est sur LCI qui s’informera. S’il préfère faire ses recherches sur Yahoo plutot que sur Google, il lui suffit de cliquer. Mais si les portes d’entrée sur Internet (les fournisseurs d’accès) choisissaient de favoriser certains usages de l’Internet, par exemple si Free ralentissait l’accès à Hotmail, et favorisait l’accès à Gmail, que se passerait-il ?

Bienvenue dans le combat sur la « neutralité du réseau », l’obsession qui anime Washington en ce moment : est-il plus ou moins neutre de laisser les internautes accéder à tout le contenu de la même facon, ou bien de laisser les fournisseurs favoriser tel ou tel service, et d’en tirer un bénéfice ?

Les fournisseurs ont depuis longtemps (et grâce à une forte pression) arrêté de bloquer l’accès à certains sites. Ils ont par contre choisi de réserver une part de la bande passante à leurs propres services (la TV aDSL, par exemple), mais aussi de favoriser l’accès à certains services contre rémunération. Kevin Martin, le président de la FCC (Federal Communications Commission) n’y voit aucun inconvénient. Mais les voix dissidentes estiment que favoriser techniquement un service, c’est nuire à son concurrent : sur un réseau limité, celui qui n’est pas favorisé sera éliminé.

Pour illustrer le problème, regardons hors de l’Internet, dans les restaurants Kentucky Fried Chicken. KFC favorise un produit, en ayant signé un accord exclusif avec Pepsi, et ca ne pose de problème à personne.
Et les autoroutes ? Que se passerait-il si ASF signait un partenariat exclusif avec Peugeot, pour réserver une voie supplémentaire aux voitures Peugeot pendant les heures de pointe ? Mauvais, n’est-ce-pas ?
Y a-t-il une différence entre KFC et les ASF ? Et quel modèle s’applique à Internet ?

Deux différences principales : la puissance commerciale, et le recours aux alternatives. KFC est une petite chaîne comparée aux McDonald’s et autres Quick. KFC vend du Pepsi ? Et alors ? McDo vend du Coca !

Pour une autoroute, l’alternative est beaucoup plus difficile. Et si les autoroutes choisissaient vraiment de favoriser certaines marques, vous pourriez préférer acheter une Citroën plutot qu’une Renault, pour avoir la jouissance de la voie supplémentaire et pas pour les qualités intrinsèques de la voiture. La compétition entre les fabricants de voitures serait faussée, et, plutôt que de chercher à faire le meilleur produit, les entreprises voudraient nouer les meilleurs partenariats.

Sur Internet, la conséquence serait la même, c’est-à-dire la transformation d’un marché poussé par l’innovation en un marché formé par les accords et les ententes. Un marché où les sociétés coureraient signer des accords exclusifs avec Free ou Club Internet plutot que d’améliorer leurs produits. Quand un acteur occupe seul la place, le marché n’est plus méritocratique, et devient donc moins performant. À l’extrême, un marché où quelques « grands » choisissent leurs préférés n’est plus un marché mais une économie planifiée.

La question est la même depuis Adam Smith : les réseaux et les infrastructures de transport, les routes, les rails, les circuits de distribution électriques, l’Internet, ont-ils une nature spécifique ? Depuis le XVII° siècle, on considère que les réseaux indispensables de transport doivent servir l’intérêt public, sans discrimination. Probablement parce qu’ils sont essentiels à trop de marchés. Ils dynamisent des industries entières, et restreindre leur utilisation pourrait ébranler des pans entiers d’activité. Dans la même logique, et si vous pensez que l’Internet ressemble plus à une autoroute qu’à un marchand de poulet, les accès à Internet devrait être neutres et sans discrimination.

C’est le mininum vital pour la neutralité du réseau : éviter un contrôle centralisé sur l’Internet. Mais il y a un facteur qui conduit à la même conclusion : un fournisseur d’accès haut débit à déjà intérêt à fournir un réseau neutre, parce qu’étant neutre il est meilleur. Si Wanadoo gagnait de l’argent avec un partenariat exclusif, il le perdrait ailleurs. Si Free favorisait Google plutot que Yahoo, il perdrait de l’argent en diminuant la qualité et l’attractivité de son service. Dans cette logique, il ne servirait à rien de reglementer la fourniture d’accès. Mais les fournisseurs d’accès [NdT : AT&T et Verizon dans l’article originel] disent qu’ils doivent pouvoir être libres de choisir pour justifier leurs investissements dans les réseaux. Si on ne les laisse pas choisir, ils ne construiront plus.

Bien sur les fournisseurs peuvent faire des bénéfices en choisissant des partenaires. Mais ils peuvent choisir d’autres moyens, y compris l’augmentation des couts pour le consommateur. Il vaut mieux, à mon avis, faire payer un peu plus le consommateur pour un service, plutot que de laisser AT&T sélectionner et imposer les gagnants. Les deux pèsent sur l’économie, mais le dernier choix pèse doublement. Il crée de toutes facons des coûts pour le consommateur, et il tronque la compétition entre eBay, Yahoo! et les autres. Construire les tuyaux au dépens des contenus confine à l’absurde : c’est comme si on vendait une peinture pour acheter un meilleur cadre.

Mais personne ne prétend qu’un principe de non-neutralité du réseau dût être absolu ou même quasi-absolu. Que AT&T et Verizon veuillent rapprocher leur modèle des réseaux télévisés câblés [ NdT : beaucoup plus présents aux US qu’en France ], c’est un secret de polichinelle. Si Verizon voulait construire un réseau privé pour vendre de la télévision, cela justifierait des pouvoirs élargis de contrôle sur le réseau, un condition préliminaire à la fourniture du service. Aucune règle de neutralité ne doit être un frein à la constitution de meilleurs réseaux.

En revanche, le blocage des sites, la discrimination et la sélection arbitraire devraient être interdits. Bien qu’il s’agisse d’un moyen de profit, c’est un choix un peu trop proche de la vision ‘Tony Soprano’ du réseau : « utilise ton pouvoir pour menacer et profiter ». Ces facons de travailler sont profitables bien sur, mais ils ne sont bons ni pour l’industrie, ni pour le pays. Si autoriser la discrimination sur le réseau, c’est adopter la vision à long terme de AT&T sur Internet, ca n’en vaudra pas le coup


Tim Wu est professeur à la Columbia Law School et co-auteur de Who Controls the Internet ? (Qui controle l’Internet ? Illusions d’un monde sans frontière)

4 pensées sur “La neutralité du réseau, pour quoi faire ?”

  1. Je ne sais pas si ça a quelque chose à voir mais france 2 qui est une chaine publique rediffuse ses programmes au format wma. Cela constitue une discrimination pour les utilisateurs d’autres os que windows…

  2. Ce n’est pas tout à fait la même chose, aucun format n’est universel (il faut toujours un codec specifique pour les lires). France 2 aurait dû, il est vrai, choisir un format libre, ouvert à tous, et lisible sur toutes les plates formes (le format de Real Player est compatible tout OS si je ne me trompe pas).

    Excellent article sinon.

    Amicalement,
    [SiMON]

  3. Je pense que c’est un tres bon article qui refelete ce qui devenu l’industrie du net de nos jours, je pense que les operateurs jouent un role tres important dans la conduite et les choix des utilisteurs, si on prend l’exemple recement de google qui vient de mettre un systeme de chat (qui s’appuit sur le googletalk) sur leur boite gmail, je pense qu’à la fin, il ne restera qu’un monopole informatique qui bénéficie des partenariats des meilleures societes, c’est un peu pres Highlander, le puissant tue le petit pour pouvoir bénéficier des ces acquis.
    Amicalement
    WebmasterX

  4. Excellent article, qui formalise très bien la tendance actuelle.

    @WebmasterX: Je suis d’accord pour la comparaison avec Highlander, et ce comportement général n’est d’ailleurs pas spécifique à l’informatique. En revanche, l’exemple de Google est un mauvais exemple, car Google Talk utilise le protocole XMPP (Jabber), qui est un standard décrit par des RFC (et leur serveur XMPP est relié au reste du réseau internet).

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